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L’héritage d’Aristote aujourd’hui : l’articulation des sciences et des arts

5- 8 MARS 2019 à l’INSTITUT D’ETUDES SCIENTIFIQUES DE CARGESE

Rencontre interdisciplinaire organisée par la FRES

Fédération de Recherche Environnement et Société (FR CNRS 3041)
en partenariat avec
Interdisciplinary Centre for Aristotle Studies (DI.K.A.M), Université Aristote de Thessalonique
Group for Early Modern Cultural Analysis (GEMCA) Université de Louvain la Neuve

Les sciences et les arts ont en commun aujourd’hui d’interroger des réalités en équilibre instable pour tenter de redéfinir les rapports entre nature et culture, matière et forme, pensée et action. Et fondamentalement, l’interdisciplinarité cherche à expérimenter les relations mutuelles entre les disciplines, leurs connexions et leurs synergies. Le système des savoirs aristotélicien, qui conjugue autonomie et interdépendance, permet d’en faire l’archéologie et de saisir le fondement même de notre manière de penser le monde. Ainsi, la science englobante qu’est la physique d’Aristote interroge la complexité du monde dans des termes qui peuvent encore permettre aujourd’hui de relier la biologie, la médecine, l’éthique et la politique à la logique et aux arts du langage, afin de mieux articuler sciences de la nature et sciences de l’homme. La physique d’Aristote, qui est une science des êtres en mouvement, se fonde à la fois sur un principe de changement perpétuel et sur l’interaction de toutes les parties qui, par leur diversité même, font de l’univers un ensemble vivant dans lequel tout est lié. C’est pourquoi elle peut nous aider à repenser dans leur globalité les changements que nous vivons aujourd’hui, pour mieux comprendre et formuler la relation entre des causes et des conséquences.

COMITE SCIENTIFIQUE
Françoise Graziani, Professeur de Littérature comparée à l’Université de Corse, Directrice de la FRES
Pierre Pellegrin, Directeur de recherches honoraire en philosophie des sciences au CNRS
Agnès Guiderdoni, Professeur à l’Université de Louvain la Neuve, co-directrice du GEMCA
Aline Smeesters, Professeur à l’Université de Louvain la Neuve, co-directrice du GEMCA

COMITE D’ORGANISATION
Johann Albertini, gestionnaire administrative de la FRES
Fabien Abraini, doctorant sous contrat à l’Université de Corse
Dominique Donzella, IES Cargèse

COMITE DE PARRAINAGE
Tomas Calvo, Professeur de philosophie grecque à l’Université Complutense de Madrid, Correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences morales et politiques)
Ralph Dekoninck, de l’Académie Royale de Belgique, Professeur à l’Université de Louvain la Neuve
Carlo Ossola, Professeur au Collège de France, Chaire des Littératures de l’Europe néolatine
Demetra Sfendoni, Professeur en philosophie des sciences à l’Université Aristote de Thessalonique, Directrice du Centre Interdisciplinaire d’Etudes Aristotéliciennes

Paul-Marie Romani, Professeur en sciences économiques, Président de l’Université de Corse
Marc Muselli, Professeur en physique énergétique à l’Université de Corse, Vice-président de la Commission de la Recherche
François Casabianca, Président du Centre INRA de Corse
Marie-Antoinette Maupertuis, Professeur en sciences économiques à l’Université de Corse, Directrice de l’UMR CNRS 6240 LISA (Lieux, Identités, eSpaces, Activités)
Paul-Antoine Santoni, Professeur en physique énergétique à l’Université de Corse, Directeur de l’UMR CNRS 6134 SPE (Sciences Pour l’Environnement)
Jean-François Santucci, Professeur en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université de Corse, ancien directeur de la FRES (2008-2017)

PROGRAMME

Mardi 5 mars : Penser la nature
9h. Ouverture par Paul-Marie Romani, Président de l’Université de Corse, Fabrice Mortessagne, directeur de l’IESC, Françoise Graziani, directrice de la FRES, Demetra Sfendoni, directrice du DIKAM et Agnès Guiderdoni, co-directrice du GEMCA
9h30. Introduction par Pierre Pellegrin (CNRS)
10h. Annick Jaulin (Paris), La forme : physis et tekhnè
11h. David Lefebvre (Paris), Puissance et acte chez Aristote : l’unité sans uniformité
15h. Monte Ransome Johnson (Californie), Why did Aristotle invent the concept of matter ?
16h. Victor Gomez Pin (Barcelone), Implications des postulats quantiques pour la philosophie naturelle d’Aristote

Mercredi 6 mars : Sciences théorétiques et sciences pratiques
9h. Refik Güremen (Ankara), Deux modèles architectoniques : l’Ethique à Nicomaque et le Protreptique
10h. Tomas Calvo (Madrid), Physique et ontologie dans le projet métaphysique et épistémologique d’Aristote
15h. Victor Caston (Michigan), Aristotle on the Unity of Psychology : How to Divide the Soul
16h. Ralph Dekoninck (Louvain), La fabrique mentale de l’image. Aristote, Thomas d’Aquin et le Concile de Trente

Jeudi 7 mars : L’action pratique
9h. Thornton Lockwood (Connecticut), In Praise of Carthage : Environmental Determinism in Aristotle’s Politics
10h. Pavlos Kontos (Patras), Straddling Borders : Legislator’s Enigmatic Activity
11h. Françoise Graziani (Corse), Bien vivre selon la nature : un choix de société

Vendredi 8 mars : Histoire des sciences et histoire des idées
9h. Michel Crubellier (Lille), Le système des sciences aristotélicien
10h. Pierre Pellegrin (Paris), Aristote biologiste : un précurseur ?
11h. Demetra Sfendoni-Mentzou (Thessalonique), Aristotle’s Conception of physis and Contemporary Scientific Thought
15h. Aline Smeesters (Louvain), L’hylémorphisme dans les poétiques de la Renaissance
16h. Catherine Dalimier (Paris), Jean Le Clerc, un aristotélicien anti scolastique dans la République des Lettres
18h. Table-ronde plénière : Les enjeux de l’interdisciplinarité

RÉSUMÉS
(par ordre alphabétique)

Tomás CALVO (Université Complutense de Madrid)
Physique et ontologie dans le projet métaphysique et épistémologique d’Aristote
Je propose de prêter attention à la structuration aristotélicienne des sciences théorétiques (physique, mathématique, théologie) dans leur relation avec la science universelle qui étudie "l’être en tant qu’être" et qu’on appelle habituellement "ontologie". Dans la Métaphysique (VI 1) Aristote identifie cette science universelle avec la science théologique. En prenant en compte les raisons qu’Aristote lui-même propose pour cette identification aussi bien que la nature de son projet métaphysique et épistémologique, je me poserai cette question, que je crois pertinente : que deviendrait l’ontologie Aristotélicienne si cette science universelle se trouvait finalement identifiée, non avec la science théologique, mais avec la science physique ? En explorant cette perspective du point de vue d’Aristote lui-même, on verra que le résultat serait, peut-être, la conception d’un cadre épistémologique proche de celui de la physique théorétique contemporaine.

Victor CASTON (University of Michigan)
Aristotle on the Unity of Psychology, or : How to Divide the Soul
One of Aristotle’s guiding concerns in the De anima is with the unity of psychology, the “study of the soul” (tēn tēs psukhēs historian, 1.1, 402a3–4), and accordingly with the unity of its object. The fact that soul is not a real genus — because life is spoken of in many ways and so is homonymous (2.2, 413a22–5 ; Top. 6.10, 148a28– 31) — poses a genuine methodological problem for psychology and for its integrity as a science. That is why by the end of De anima 2.1, we have arrived only at the “most general sort of account” of the soul (koinotatos logos autēs, 412a5–6), something that has been merely sketched in its outline (tupōi ... hupogegraphthō, 413a9– 10), and not a scientific definition (2.2, 413a11–15). Aristotle’s appeal to parts of the soul is meant to be his solution to this problem. Talk of ‘parts’ is not a mere terminological hangover from Plato, a convenient shorthand for his own conception of a power (du- namis), but rather a key as to how psychological investigation must proceed : the distinction between the parts of soul and their relation to each other grounds the only unity psychology can have. Aristotle argues for a basic tripartition of the soul into nutritive, perceptual, and rational powers by appealing to taxonomi- cal observations : specifically, whether there are species that possess some of these powers without the others (DA 1.5, 411b27–30 ; 2.2, 413a31–b10, cf. b24–7 ; 2.3, 415a1–12). Because some of these clusters of powers are inde- pendent from others in this way, but not vice versa, some parts of the soul are prior to others. Together they form an ordered series, which Aristotle compares to the series of geometrical figures (DA 2.3, 414b19–32). We know from elsewhere in the corpus that there is no prior genus for ordered series like figures, numbers, and constitutions, and that therefore the study of these things, much like the study of being and the good, involves a looser unity (EN 1.6, 1096b12–29 ; EE 1.8, 1218a1–8 ; Metaph. 3.3, 999a6–14 ; Polit. 3.1, 1275a34–8). But Aristotle uses the comparison here to further a positive end as well, to show how the order and structured relations between these elements makes possible a science which he regards as one of the most exacting (DA 1.1, 402a1–4).
Aristotle’s methodology here suggests that the emphasis some place on the difference between ‘psukhē’ and ‘mind’ is misleading. On Aristotle’s own conception of the science, psychology has to proceed by focusing directly on the parts of the soul and their distinctive spheres of activity — roughly, as Augustine saw, on life, awareness, and reason. But then there is no real incommensurability between the concept of a soul, as it is deployed in Aristotle, and our current conceptions of the mind. To be sure, psychological phenomena for Aristotle will include not just intentionality and rationality, but also vital functions. But there is no deeper conceptual unity between these phenomena than the fact they constitute the distinctive powers of living things as such. To pursue psychology, Aristotle believes, we must not focus on the soul itself on its own, but must rather investigate the various parts that demarcate or define it (hōristai, DA 2.2, 413b12) and provide the most proper account of it (2.3, 415a12–13).

Catherine DALIMIER (Paris)
Jean Le Clerc, un aristotélicien anti scolastique dans la République des Lettres
Depuis quelques décennies on cherche à réévaluer la modernité de Jean Le Clerc d’Amsterdam (1657-1736). Considéré très vite comme polémiste anti scolastique depuis la parution en 1681 des Epistolae Theologicae « où l’on réfute diverses erreurs des scolastiques » (in quibus varii scholasticorum errores castigantur), il fut par la suite reconnu comme l’un des citoyens les plus influents de la République des Lettres, dans le cadre de ses activités diverses (enseignement de la philosophie et de l’histoire ecclésiastique, « journalisme », traduction de la Bible et de Locke). On a d’abord accordé à celui qui apparaissait comme un « bon tâcheron de la philosophie » (Pitassi 1983) l’établissement d’une nouvelle méthode d’exégèse théologique (Pitassi 1987) ; on a insisté sur les arguments philologiques qu’il fournissait à la « théologie naturelle » (Klauber 1994). Plus récemment (Schuurman 2003) lui fut accordé le mérite modéré d’avoir aménagé la Logique de Port Royal pour la rendre compatible avec une épistémologie lockéenne. Reste à définir l’importance et les modalités de son rattachement à l’héritage aristotélicien : l’Ars Critica ne peut-il illustrer une figure authentiquement aristotélicienne de la relation entre les savoirs que Jean Leclerc soumet à l’herméneutique ?

Ralph DEKONINCK (Université de Louvain-la-Neuve)
La fabrique mentale de l’image. Aristote, Thomas d’Aquin et le Concile de Trente
On présentera, dans leurs grandes lignes, les théories de l’image d’inspiration scolastique qui sous-tendent les débats entre catholiques et protestants aux XVIe et XVIIe siècles autour de l’épineuse question de la juste vénération à adresser aux images religieuses. En investiguant la littérature sur l’image qui fleurit dans ce contexte et en la croisant avec la théorie de l’art de la même époque, il s’agira plus particulièrement de mettre en évidence les théories de l’âme qui rendent compte de la fabrique de l’image mentale dans sa relation avec l’image perçue. On insistera sur l’importance de l’héritage aristotélicien, passé au filtre de la scolastique médiévale. On montrera en particulier comment la théorie du double mouvement de l’âme vers l’image élaborée par Aristote dans son traité De la mémoire et réminiscence et réélaborée par Thomas d’Aquin sous-tend bien des débats autour du statut de l’image dans le contexte de préparation du décret sur les saintes images du Concile de Trente.

Víctor GOMEZ PIN (Université du Pays Basque)
Les implications des postulats quantiques pour la philosophie naturelle d’Aristote
Je vais essayer d’apporter une contribution aux efforts contemporains pour construire une philosophie naturelle sur la base de la physique contemporaine. Je mettrai l’accent sur le fait que les postulats quantiques nous forcent à questionner certains principes ontologiques qui, tout du moins dès Aristote, ont dominé les représentations que nous nous faisons de la nature, et dont le sacrifice supposerait, au dire d’Einstein, la disparition de la physique dans le sens conventionnel du terme.

Françoise GRAZIANI (Université de Corse)
« Bien vivre » selon la nature : un choix de société
« Nature est un doux guide, mais non pas plus doux que prudent et juste », disait Montaigne. La philosophie politique d’Aristote a fourni aux humanistes de la Renaissance des arguments décisifs pour penser l’articulation entre bonheur individuel et justice sociale par un choix de vie librement consenti. Les poètes y ont puisé un éloge du « plaisir honnête » qui réconcilie vie active et vie contemplative par l’exercice d’une conscience individuelle capable de concevoir une société de la connaissance fondée sur une bonne interprétation de l’énergique efficacité des vertus pratiques. Prudence, justice et loisir lettré (scholê en grec, otium en latin) accomplissent par leur accord une vie de plénitude qui profite à l’individu autant qu’à la société et entretient les conditions d’un équilibre « naturel », sain et durable, alors qu’un choix de vie uniquement centré sur le profit (chrêmatistikê bios) nuit autant au développement de l’esprit qu’à la cohésion sociale.

Refik GÜREMEN (Université d’Ankara)
Deux modèles architectoniques : l’Ethique à Nicomaque et le Protreptique
Dans son Ethique à Nicomaque, Aristote assigne à la science politique une position architectonique par rapport aux autres domaines de savoir. On peut dire que l’idée d’architectonie fournit à Aristote un modèle efficace pour l’articulation des sciences et des arts, ce qui est attesté par le glissement de son vocabulaire, dans EN I, entre les expressions « technê politikê » et « epistêmê politikê ».
Une telle position architectonique a été attribuée, dans le Protreptique, à la philosophie elle-même, et la science politique se trouve alors subsumée à la philosophie. On y observe, toutefois, la caractérisation de la philosophie comme architectonique par le même moyen qu’en EN, à savoir grâce à l’articulation de technê et epistêmê. Bien que l’authenticité de ce texte et l’époque de sa rédaction soient toujours en question, il est évident qu’il contient plusieurs éléments aristotéliciens, ce qui justifie l’observation des convergences avec les autres textes d’Aristote. Cependant, cette convergence entre le Protreptique et l’Ethique met en relief une divergence entre les deux œuvres au sujet de la suprématie de la philosophie par rapport aux autres activités humaines, et on peut soutenir que cette divergence entre les deux textes reflète une différence entre deux conceptions de l’architectonie. En analysant les différences entre ces deux modèles d’architectonie, on montrera leurs implications dans la conception aristotélicienne de la vie contemplative.

Annick JAULIN (Université Paris I Panthéon-Sorbonne)
La forme : physis et tekhnè
L’analogie des trois principes que sont privation, matière et forme (Met. Λ 41070b17-21) induit, notamment quand elle se traduit dans le lexique de la puissance et de l’acte, une conception de la forme comme energeia. Cette conception de la forme, dont Aristote souligne l’originalité par rapport à celle de ses prédécesseurs, permet d’établir un parallélisme entre nature (physis) et art (tekhnè), indemne de tout mécanisme. On développera les éléments constitutifs de ce parallélisme après avoir analysé la spécificité de la conception aristotélicienne de la forme.

Monte Ransome JOHNSON (University of California, San Diego)
Why did Aristotle Invent the Concept of matter ?
Earth, water, air, fire, bodies, elements, parts, roots, seeds, bronze, lumber (hulê) : all of these concepts existed before Aristotle, but it was Aristotle who transformed the last of them into a technical metaphysical term, conventionally translated “material” or “matter”. Hulê then became a key term deployed in Aristotle’s own dialectical accounts of his predecessors, his causality, his physics, his biology, and his metaphysics. Examining four different passages in which Aristotle enumerates and defines the four causes, I argue that they represent at least three stages in the development of his thought : an early one in which Aristotle had not yet invented the concept of matter ; a transitional one in which “lumber” and “material” served as merely one example of a kind of cause, which Aristotle calls by another, general name (the cause “out of which”) ; and a later one in which matter becomes an official name for one of the causes in its own right, several different kinds of matter are delineated, and matter plays several different roles in various discussions. By taking into account fragments from lost early works (including On Democritus, Protrepticus, and On Philosophy), as well as key passages from the Corpus Aristotelicum (especially Posterior Analytica, Physica, De generatione animalium, and Metaphysica), I offer a theory about when and why Aristotle invented the concept of matter. He did so in order to show how the kinds of causes discussed by Democritus are insufficient in accounting for natural phenomena, and need to be understood not as necessitating certain effects by themselves, but rather as being necessitated by certain natural ends, in the same way that craftsmen such as sculptors and architects are required to use certain materials for the sake of bringing about the ends of their crafts ; hence “material” causes need to be integrated into accounts that also mention other kinds of cause, such as the source of motion, the form of the object, and its purpose or end.

Pavlos KONTOS (Université de Patras)
Straddling Borders : Legislator’s Enigmatic Activity
I will attempt to offer a comprehensive account of the enigmatic figure of Aristotle’s legislator—a topic that has received little commentary and never a thorough treatment. I will carry out this project by articulating, among other things, a fresh reading of Nichomachean Ethics VI 8 that is in line with how Aristotle’s Politics presents the legislator in action. Legislating will prove to be a practical activity—that is, neither a theoretical investigation exclusively preoccupied with universals nor a production guided by craft-knowledge—, yet a bordeline case in that, among practical activities, it is the most akin to the non-practical ones and, therefore, suitable to make us recognize the breadth of the practical realm. Even more importantly, the sort of practical wisdom (phronêsis) that Aristotle assigns to the excellent legislator will considerably deepen our understanding of practical knowledge itself.

David LEFEBVRE (Sorbonne Université)
Puissance et acte chez Aristote : l’unité sans uniformité
La différence entre la puissance (dunamis) et l’acte (energeia, entelekheia) constitue aux yeux d’Aristote lui-même l’un de ses plus importants progrès théoriques, par rapport aux philosophes présocratiques (physiciens ou éléates), mais aussi à Platon. Avec cette différence, Aristote résout les apories traditionnelles sur la génération, qui n’est pas (chose impossible) un changement du non-être à l’être, mais de l’être en puissance à l’être en acte. Cette solution suppose cependant que tout changement soit paradoxalement conçu comme un retour du même : le changement consiste en ceci qu’une forme que le moteur possède en acte met en mouvement un mobile qui possède cette même forme en puissance (et ce par le moyen d’un instrument matériel). D’où les formules célèbres répétées par Aristote pour illustrer ce « principe de synonymie » : « l’être humain engendre l’être humain », mais aussi « la santé engendre la santé », « la maison engendre la maison » et encore « c’est en étant vertueux que l’on devient vertueux ». Le changement n’est paradoxalement rien d’autre que la conservation du même, de la même forme. On a relevé ce que cette conception du changement comportait de platonicien. Ce qui est vrai en un sens, avec cette différence que l’explication aristotélicienne évite (de plusieurs façons) les difficultés de la théorie platonicienne de la participation. Après avoir rappelé les grandes lignes de cette doctrine, on s’intéressera ici à la manière dont Aristote l’utilise, mais aussi l’adapte dans son analyse des différents types de changements : naturels, techniques et pratiques. La génération sexuée ne se produit pas de la même façon que la fabrication artisanale et cette dernière n’est pas la même chose que l’acquisition de qualités morales, ce qui n’empêche pas Aristote d’utiliser le même couple de principes que sont la puissance et l’acte pour décrire ces trois types de phénomènes, en employant souvent l’un comme modèle pour les autres, tout en soulignant les spécificités de chacun. La puissance et l’acte permettent de soumettre tous les changements à l’unité d’une même explication sans supprimer leurs différences.

Thornton LOCKWOOD (Quinnipiac University)
In Praise of Carthage : Environmental Determinism in Aristotle’s Politics
With good reason, scholars such as Marisska Leunissen and Laetitia Monteils-Laeng have recently explored the influence of environmental determinism in Aristotle’s Politics. Much of the reflection is oriented by a notorious passage in which Aristotle claims that whereas Europeans, although thumotic, lack intelligence and technē and Asians, although intelligent, lack thumos, only Greeks—occupying an intermediate geographical space—possess a share in both (Politics 7.7.1327b22-30). It is thus rather astounding that in his analysis of the best existing constitutions in Politics 2, Aristotle not only includes an analysis of the constitution of Carthage, but he appears to rank Carthage’s constitution as being superior to those of Sparta, Crete, and Athens, Greek societies perennially thought of as superlatively good. The northern African city of Carthage (modern day Tunis) in the 4th century BCE was a Phoenician commercial republic that spoke a Semitic language and worshiped what Aristotle would have identified as Asian deities. Aristotle’s examination of its constitution (politeia) shows impressive familiarity with its political institutions and offices. Aristotle’s endorsement of the wisdom of the Carthaginian political institutions sits at an interesting intersection of both the environmental model he uses to understand the peoples of Europe, Greece, and Asia and his own theses about cyclical history and the inevitability of all potential political institutions being actual at some point in human history. That Aristotle thinks that the largely Greek audience of his Politics can learn from northern African political institutions should serve as a counter-balance to claims that he is an environmental determinist.

Pierre PELLEGRIN (CNRS Paris)
Aristote biologiste : un précurseur ?
La physique moderne s’est construite contre la tradition aristotélicienne et, selon les critères bachelardiens, les ouvrages "scientifiques" d’Aristote relèvent de la pensée préscientifique. La science moderne ne descend pas de la science aristotélicienne, parce que la science n’a pas de parents (Gaston Bachelard) et les précurseurs, cela n’existe pas (Georges Canguilhem). En examinant les rapports entre Aristote et Cuvier, je voudrais, au risque du parricide, mettre en doute la thèse de Canguilhem en ce qui concerne la biologie. Quand Cuvier fonde une véritable biologie sur les ruines de l’Histoire naturelle (Michel Foucault dixit), il réactive de fait un projet aristotélicien. Par-delà les immenses divergences entre Aristote et Cuvier, il y a en effet une homologie forte entre les "structures profondes" de leurs constructions théoriques. Les historiens des sciences devraient donc se poser cette question dérangeante : et si le Bachelardisme n’était valable que pour les sciences physiques ?

Demetra SFENDONI-MENTZOU (Université de Thessalonique)
Aristotle’s Conception of physis and Contemporary Scientific Thought
Aristotle’s conception of physis, and in a broader sense his philosophy of nature, has been repudiated since the rise of modern science. Bacon, for example, remarked that Aristotle “made his natural philosophy completely subservient to his logic, and thus rendered it little more than useless and disputatious….” (Aphorisms : Book I, LIV). This spirit, which was carried on during the domination of Newtonian Physics and up to the beginnings of the 20th century, led the majority of Aristotle scholars to express their belief that the Stageirite’s principles of natural philosophy “were well adapted to historical and biological inquiry but extremely ill-suited to other departments of the study of nature” (D. J. Allan, The Philosophy of Aristotle, 1952). As against this attitude, I will try to show, that Aristotle’s conception of physis is one of his most fruitful and insightful ideas that, in many respects, can find a place at the heart of contemporary scientific thought.
To this purpose, I will focus on the connection of Aristotle’s idea of physis with movement/change, time, growth and the process of becoming. As Aristotle made clear in his Physics book II.1, kinesis (movement/change) plays a central role in the study of Νature : “…we must understand what movement is ; for, if we do not know this, neither do we know what nature is” (Phys. 200b14-15) ; in this respect, he identifies “τὰ φύσει ὄντα” (natural things), with “τὰ κινούμενα,” which have inside themselves a source of movement and rest : “… ἔχοντα ἐν ἑαυτοῖς ἀρχὴν κινήσεως καὶ στάσεως....” (Phys. 192b14-15). Furthermore, physis itself is a principle of motion (Metaph. 1049b9). I will thus argue, that Aristotle’s conception of physis combines the most fundamental elements for a dynamic approach, very different from the Newtonian world-view, which leaves no space for qualitative change, for growth and development, for the becoming of nature. By contrast, Aristotle’s physis is a source of “innate powers,” in virtue of which the properties of things are manifested ; this leads to physis in the sense of οὐσία and εἶδος (species form), which could serve as the basis for the idea of natural kind, as we know it today in Biology ; at the same time, it provides an extremely interesting explanation of generation, which brings Aristotle close to contemporary Genetics. Finally, Aristotle’s brilliant conception of πρώτη ὕλη (prime matter) as the “ultimate substratum” (ἔσχατον ὑποκείμενον) of all change (Phys. 192a32-33), reveals an exciting aspect of his conception of physis, which can find an analogue in the image of matter in contemporary Physics. It seems, therefore, that the discoveries in the exploration of nature today invite us to adopt a Neo-Aristotelian perspective on science, which could lead us to a deepening of our understanding of physis in its totality.

Aline SMEESTERS (Université de Louvain-la-Neuve)
L’hylémorphisme dans les poétiques de la Renaissance
Aux XVIe et XVIIe siècles, plusieurs poéticiens formés à la philosophie aristotélicienne ont tenté d’appliquer à la poésie les principes de forme et de matière. Je proposerai à la réflexion une série de textes qui, à partir des mêmes présupposés, aboutissent à des analyses assez différentes du phénomène poétique : ainsi, la « matière » de la poésie peut aussi bien être identifiée au matériau verbal et sonore qu’à la fable, à l’action, au sujet… A partir de ces textes, nous tenterons de dégager les enjeux qui sous-tendent de telles analyses, à différents niveaux (de la critique littéraire à la conception philosophique de la création, en passant par les débats autour du statut du poète et de la dignité de la poésie).

Programme complet

Agenda

Évènement divers

  • Du 5 mars 09:00 au 8 mars 18:30 -

    L’HERITAGE D’ARISTOTE AUJOURD’HUI : L’ARTICULATION DES SCIENCES ET DES ARTS

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